Latéralité des éléphants en espadrilles

C’est pas souvent qu’on voit voler des éléphants. Surtout latéralement. Et encore moins pourvus de chaussures de garçon de bureau de chez Spirou. Il faut cependant avoir cette chance une fois dans sa vie. Il faut voir dans l’azur la grande ornière de la marche latérale des éléphants. Il faut admirer leur dandinement nonchalant qui raye le ciel, et lui laisse une cicatrice à la vue de laquelle les marabouts du coin ne sont pas loin de penser que leurs ancêtres sont tombés de cette césarienne (je parle des oiseaux). Quant aux éléphants, leurs sabots à 4 doigts paressent dans la toile des espadrilles tandis que les semelles de corde moulinent négligemment l’air des savanes. C’est la grande migration orchestrale et balletisée que quelques vieux fremens africains chantent encore tout en soufflant avec nostalgie dans leurs balafons. C’est dire s’ils sont vieux et séniles pour en arriver à souffler dans un xylophone. Quant à savoir comment ils font pour chanter et souffler en même temps, c’est une autre paire d’oreilles…

 

…lesquelles fendent d’ailleurs majestueusement les chaleurs floues où le paysage paraît fondre au loin, coulant en tranches meubles de haut en bas, sans que jamais pourtant ses couleurs ne déteignent. Elles sont grandes, ces oreilles, gracieusement empennées de poils frétillants dans le vent, saisies et secouées de spasmes ondulatoires, comme des sinusoïdes empressées sur des oscilloscopes de cuir. Et puis, il y a la trompe, souple et ridée, sertie entre deux cors droits d’ivoire injouables parce que pleins, et qui semble dériver de côté comme un manche à air gris qui indiquerait plus ou moins le sens du vol et sa vitesse relative. Plus la trompe s’approche de l’horizontal, plus la vitesse est élevée (ou le vent de profil fort).

Il est à noter que l’éléphant dispose d’une trompe pour s’asperger de flotte croupie de fonds de marigots émigrés de leurs tropiques, pour la seule et simple raison que s’il avait eu un évent, n’eut été la mer qui les sépare, on l’aurait certainement confondu avec la baleine.

 

L’éléphant volant est très utile à l’indigène, si toutefois il a bien fait le plein d’eau avant de chausser ses espadrilles pour décoller : il lui arrive en effet souvent de procéder à un lâcher de lest, synonyme de prise d’altitude immédiate mais également de douche vivifiante autant qu’originale. Certaines oasis sont dues à de tels largages massifs d’eau. (Le folklore français a pour sa part digéré ces événements sous la forme d’une chaîne de lavage automobile. Comme quoi l’authenticité est un brin trop soluble dans la peau de chagrin de notre civilisation).

 

Il est de tradition chez les peuples habitant les régions traversées par les migrations latérales de pachydermes d’envoyer les vieux adolescents à la recherche des douches éléphantines. Rite initiatique de passage à l’âge adulte qui en vaut bien un autre. Mais qui a surtout pour but réel de permettre à tout le village de se foutre de la gueule des malheureux qui sont passés sous le troupeau en vol au moment où ils levaient tous la queue. L’averse de crottin ne pardonne pas, et la virilité naissante de leurs victimes est proprement (un mot malheureux qu’on me pardonnera) tuée dans l’œuf. Leur réputation auprès de la gent féminine aux seins qui tombent étant morte, il ne leur reste qu’à s’exiler très loin avec du tissu sur le visage pour cacher leur honte et du sable sous leurs pas pour masquer leurs traces : ce sont les touaregs.

Par révolte, certaines victimes des crottinages intempestifs des éléphants se sont regroupées en bandes de chasseurs sans scrupules qui ont décimé les troupeaux d’éléphants volants. C’est pourquoi ceux-ci sont devenus si rares aujourd’hui. Et quand ils volent, c’est souvent doigts nus et en ligne, au grand dam des derniers ancêtres rescapés du temps passé d’un autrefois d’antan qui jadis fut mieux qu’aujourd’hui hé oui hé oui, que voulez-vous.

 

Les fabricants d’espadrilles sombrent dans le dépôt de bilan en chaîne. Le temps passe, les hippopotames et les éléphants ont le spleen, et la latéralité meurt devant l’ère de l’arrêt au milieu. L’ère du bien profond dans l’arrêt.

 

Si vous trouvez tout ça très con, rallumez votre télé : vous pourriez y trouver un éléphant sur un trampoline, et ça je ne l’invente pas.

 

Mais n’oublions pas : vae victis.

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Un commentaire pour Latéralité des éléphants en espadrilles

  1. Jihane dit :

    A l\’heure ou même le fils de Sheila publie un bouquin, ce serait bien triste pour l\’humanité si les élephants volants et leurs espadrilles demeuraient méconnus du grand public. Je propose de prendre leur défense (!), ainsi que celle de leur poétique créateur, qui frétillera des oreilles lors du prochain Goncourt…

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