Trois petits happy endings (I)

(13 janvier 2005, revu mars 2006)
 
 

Il marchait dans la cendre, sur ces nouvelles plaines nées des villes après la grande érosion. Blanche ou noire au détail, grise en fin de compte, la cendre tiède et poudreuse semblait frémir encore d’une agonie passive. Horizon dégagé, beau jour pour une marche forcée et pourtant, ce n’était plus le temps des ordres. Les casques lourds avaient rejoint la terre, privés de corps, sanglant leurs jugulaires dans des glaises vitrifiées dissimulées sous les cendres. Autrefois ici il y avait la boue et la neige, et les hommes en crevant gelés se vautraient par terre la gueule en avant. Que les marins glissent sur le pont des navires, ça il pouvait le comprendre. Mais quand on a 35 kilomètres de croûte terrestre solide sous les pieds, et qu’il n’y a pas une mer en vue, est-ce que c’était normal de tomber ainsi? Est-ce que ce n’était pas la preuve que sa place à lui, aucun de ces soldats ne la méritait? Finalement, tout alors était en ordre, et il avait donné les siens sans honte.
Malgré l’immense linceul de cendres, pas une fumée, pas un souffle de poussières. Pas une ride de vent, pas un tressaillement de brise. Les éoliennes déchues embrassaient la terre.

Rien, il n’y avait rien. Aube après aube, crépuscule après crépuscule tombaient sur les épaules du vieux commandant. Lui marchait en écoutant le bruit étouffé de ses bottes, guettant le moindre changement sonore, la moindre aspérité de terrain. Mais il n’y avait rien, rien que le jour et la nuit passant comme des rais, et un silence de plénitude dernière sur une terre absolument lisse.

Et s’il ne restait plus que lui, le stratège voûté? Petitement glorieux dans les grandes guerres passées, et pourtant à chaque fois décoré sous les ors. Et aujourd’hui nul homme, nulle estrade pour sa plus belle médaille? Plus d’ennemi, mais pas de vivats?

Un dernier pas le mit face à l’océan, sur une plage de cendres après des plaines de cendres, et tout était figé. Pas une ride de vent, pas un tressaillement de vague. Était-il possible qu’il ne reçoive jamais cette médaille, alors même que le monde était vide de dangers, que le mot même d’"ennemi" n’était plus qu’une notion abstraite vidée de ses exemples vivants? Allait-on encore feindre de l’ignorer plus longtemps? Et de quel droit? Où donc étaient les foules, les femmes émues, les pleurs? Où étaient les drapeaux, où étaient les discours, les tambours, où étaient les clairons? Et les hommes assemblés pour sa décoration?

Quoi, vivre encore sur le champ déserté des combats? Arpenter ce néant consumé et béat?

Tout l’os, toute la chair, tout le fer, toute la pierre, réduits en poudre ensemble et jetés sous ses pas?

Une larme lasse descendit doucement, et la cendre l’engloutit dans un bruit de flocon.

Avoir l’éternité pour mendier son salaire, et pouvoir seulement mordre dans cette poussière?

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Un commentaire pour Trois petits happy endings (I)

  1. _ dit :

    Magnifique …….

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