Brûle ~ (La maison à l’abandon)

Je m’avançai dans l’allée dallée qui menait à la porte d’entrée, mais m’arrêtai au bout de deux pas. L’après-midi étant bien avancé, la chaleur était proche de son maximum et j’avais cessé de me préoccuper de mon état de transpiration depuis longtemps. Mon tee-shirt avait absorbé l’odeur du déodorant, et maintenant il la rejetait à mesure que la sueur apparaissait. Les haies, rendues à la vie sauvage depuis des années et portées à une hauteur peu commune par leurs élans de croissance, formaient un rideau compact, épais. Partout où était auparavant une pelouse fournie, et jusqu’entre les dalles, croissait une herbe folle, sèche et hautaine, qui semblait se contreficher de la direction du vent : elle ondulait d’une manière presque aléatoire, mais que je soupçonnais d’être en fait régie par une suite de mouvements très précis, une suite extrêmement longue et répétée en boucle. Lorsque le vent cessait, les ondulations s’arrêtaient pour reprendre au retour du vent à l’endroit exact de la série où elles en étaient restées.
Je me demandais si c’était en vérité le vent qui couchait les herbes, ou bien le souffle de sombres respirations venues de cette baraque délaissée, l’haleine de ses façades décrépies, propageant ces rides alentour à la surface des herbes soumises…
 
Un peu plus réelles, les dalles flottaient là. Elles n’étaient plus totalement égales, la terre ayant travaillé par-dessous, et penchaient selon leur inclination propre, comme un réseau désordonné de miroirs dans un four solaire à l’abandon. Moi, il me fallait les emprunter, y prendre appui, passer de l’une à l’autre, incertain de l’inclinaison qu’elles prendraient au moment où j’y poserais le pied, jusqu’à arriver aux deux marches pleinement solides (je l’espérais) devant la porte.
 
Une odeur me parvint depuis la maison, à peine remarquable, plus saisie par l’esprit que véritablement sentie, et qui faisait naître des peurs aussi furtives qu’irraisonnées. Une odeur de stagnation, de poussière amassée partout jusqu’à former, comme en surface d’un être malicieux et semi-conscient, une peau à la sensibilité exacerbée, avec la consistance d’une poudre, toute prête à me recouvrir et me dévorer si je venais à m’arrêter trop longtemps…
Puis le frisson d’angoisse passa, aussi prompt à s’effacer qu’il était subitement apparu. Plus rien d’anormal dans ces parfums d’une après-midi d’été autour d’une maison abandonnée.
 
Quelques pas précautionneux, et j’y étais. J’ouvris la porte, sans avoir à forcer, simplement en actionnant la clenche un peu raidie par l’inaction. La poussière ne faisait pas que recouvrir, elle quadrillait aussi l’atmosphère en formations serrées, et envoyait vagues après vagues s’infiltrer dans mes poumons, si bien qu’au bout d’un moment je dus me mettre à tousser, et que cela dura tout le temps que je restai à l’intérieur.
Après une brève hésitation, je me dirigeai vers la cuisine, uniformément grise sous le peu de lumière qui passait l’obstacle des volets décatis, et jaugeai l’évier. Céramique épaisse, sans risque. Défaisant le nœud de la ficelle, je laissai le paquet de lettres tomber sans ordre dans la plus grande des deux parties de l’évier, envoyant un autre nuage de poussière rejoindre ses camarades lancés à l’assaut de mes bronches.
Après avoir attendu que l’air s’éclaircisse, je sortis le flacon d’essence à briquet que je vidai sur les lettres, en ayant pris auparavant soin de remettre la bonde de l’évier en place. Elle était de caoutchouc assez rigide et ne s’était pas trop ridée ou racornie, ce qui évita que la majeure partie de l’essence versée ne s’élance dans le piège du siphon. Puis je grattai une de ces allumettes aux couleurs inhabituelles, en l’occurrence d’un bleu très clair, qu’on obtient parfois dans les cafés, et la jetai sur le bûcher avant de reculer immédiatement d’un bon pas. Les flammes prirent une ampleur maximale en très peu de temps, lançant rageusement dans l’atmosphère poussiéreuse des flammèches rebelles et indisciplinées, une odeur caractéristique de papier brûlé, au milieu des vapeurs d’essence qui avaient pris le large avant que je ne mette le feu.
Tout ce papier brûlait bien, comme s’il se damnait sans réfléchir pour les flammes qui dansaient en ondulant lascivement au-dessus de lui. Des années de correspondance qui m’avaient été si chères, des feuillets et des feuillets couverts de son écriture et auxquels j’avais cru donner tant de signification, que je pensais devoir être miens pour toujours, se vendaient, s’offraient même sans un égard pour moi aux premiers feux de passion qui passaient. Le papier d’une enveloppe crevait en se cornant, et j’entrevoyais fugitivement dessous quelques lignes de son écriture, quelques mots qui disparaissaient aussitôt sans ordre, mis en miettes, leur sens taillé en pièces, absorbé par lambeaux dans le rougeoiement hystérique et intense. Quelque chose disparaissait qui avait une dimension sentimentale bien supérieure à sa réalité d’objet, et tout ce que je pouvais saisir, dans la pauvre lumière de cette cuisine agressée par les flammes, ce n’était rien que du papier, du feu et de la fumée.
Progressivement, il y avait de moins en moins de papier et de plus en plus de cendre, mais ce n’était pas aussi rapide que je l’avais cru. La cendre, sûre d’avoir le dessus, se contentait d’avancer simplement par le mouvement logique d’extension que commandait le feu.
Ce n’était pas vraiment mourir, pour ce papier. Ce n’était pas un bûcher punitif, mais funéraire. Je n’abrégeais pas une existence, je me contentais d’escamoter un cadavre déjà froid, et c’est sans doute pourquoi je n’éprouvais encore rien à regarder ce spectacle. Toutes ces lettres d’elle se muaient en cendre comme le grès devient un sable sous les intempéries. J’avais beau regarder en espérant vaguement, je n’en voyais pas s’élever l’âme. C’était un corps mort, et rien d’immatériel n’y était maintenu prisonnier.
Comme le feu baissait d’intensité, je me rapprochai un peu. J’inspirai doucement l’odeur mêlée de fumée qui envahissait la cuisine, me demandant si ainsi un peu de ces lettres n’allait pas venir se loger dans mes poumons et y rester, pour ne pas se perdre à jamais. Un petit peu d’une formule de salutation, des bribes de récit, des sentiments réduits comme un vieux jean à quelques fibres de coton. Mais je savais bien au fond de moi ce qu’il en était. Les minuscules particules de cendre qui entraient en moi finiraient par se faire prendre par ces millions de nettoyeurs qui patrouillaient dans tout mon corps. Il ne resterait rien qu’une odeur de fumée attachée à mon tee-shirt, jusqu’à ce qu’à leur tour les enzymes gloutons d’une lessive quelconque s’en chargent. Quand je le porterais à nouveau, j’aurais seulement droit à la tant vantée « fraîcheur d’un souffle printanier ». Du vent en somme.
Et toutes ces années de correspondance, par comparaison, à cet instant, étaient de la fumée, à la fois plus visible, mais tout aussi insaisissable. Je pleurai un peu, sans doute à cause de mes yeux irrités, regardai s’éteindre la dernière flamme, et ressorti de la pièce en refermant la porte, laissant se consumer en silence, seul, le peu de rien qui restait.
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