La lente agressivité des Chênes

Dominer. Régner. Voilà la fixe idée des chênes, royaux géants qui un
jour bruirent au son de la justice, arrogantes écorces qu’éblouit
l’éclat d’une couronne. Les chênes se crurent choisis par Saint Louis,
de là leur aveuglement végétal et monomaniaque.

Eux les chênes, peuple élu, réfutent la justice des hommes
d’aujourd’hui. Ils poussent, poussent, s’ancrent et se ramifient,
racines et branches tendues, crochues, vers le Ciel et vers l’Enfer,
cherchant à les déchaîner sur terre.

Voraces ils sont,
pernicieux et retors. Aujourd’hui tu trébuches sur une racine de
Monsieur Chêne, et tu ne te méfies pas…mais demain…Demain, de leurs
croissantes excroissances, maîtres des sous-sols, ils feront crouler ta
maison, étouffant ta famille, tes meubles, ta voiture sous les gravats,
te laissant seul avec ton chagrin et tes emprunts. Le chêne hait la
ville et travaille à la digérer, assimile macadam et bitume, absorbe la
pluie d’échappement, pour pleurer ses glauques feuilles leprosées tous
les automnes de sa vie, sur nos crânes à nu. Ailleurs certains chênes
empoisonnent même leur propre sève, et devenus tonneaux corrompent nos
vins pour que nous tombions comme mouches sous la foudre. Déjà le chêne
assomme le promeneur de ses ondées de glands, et son tronc croît sur le
marcheur inanimé. Combat que sa lenteur rend plus terrible et plus
puissant !

Et nous voir, nous voir tous mourir à leurs souches,
gésir sous leurs feuilles mortes, voilà le sort auquel rêvent les
chênes ! Un rêve lent, à la mesure de vies démesurées, un rêve plein de
puissance et de gloire, messianique et fervent. Pleins de cette commune
volonté, haineux, froids et mécaniques, ils vont au combat… Regarde
dehors, la verte armée des chênes… Leurs racines tarissent nos
sources, leurs glands dévalent nos pentes, et poussent toujours un peu
plus loin, toujours un peu plus près de nous. Comme des télégraphes
dans le vent ils s’agitent, comme des fauves dans la bourrasque leurs
crinières feuillues s’ébouriffent, puis dans le silence ils
songent…mais sans cesse ils complotent et trament le piège fatal !

Mort…Mort ! MORT ! crient leurs cent bouches ridées d’écorces, et les
hiboux reprennent la hideuse litanie. Coups de minuit, marches
nocturnes, les chênes se dévoilent dans l’obscurité consentante ; et,
suintants, dégoulinants de sève sanguine, sous la lune rouge ils vont,
toutes branches dehors, avides de recevoir leurs pendus.

Et nous, humains méfiants pour qui le frère est un coupable,
inconscients du danger, nous nous plaisons à les protéger, repliant nos
canifs ; moutons militants, impayables naïfs, nous chérissont les
fragiles pousses et tout ce qui propage l’âcre fiel des chênes !
Combien de siècles pour gagner ce combat, pour gagner sur les friches,
pour croître sous nos pieds et s’élever sur nos têtes ? Peu leur
importe ! Le temps est un compagnon qui chemine à leur côté, et les
abreuve de siècles tandis que nous picorons des lambeaux de lustres.

Ecoutez pousser les chênes : un frisson martial parcourt leur échine..
Passent les saisons, les glands prospèrent, les aulnes et les platanes
ont le spleen, et l’agressivité nous immerge dans l’ère de l’arrêt au
milieu. L’ère du bien profond dans l’arrêt.

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Un commentaire pour La lente agressivité des Chênes

  1. ZOE dit :

    Très beau , chant des profondeurs…chênes en chaînes qui nouent en chaines……..jusqu\’au retour de Merlin……sourire…bonne journée…..Zoé/Kris

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